La conception des billets de banque



En dehors de la valeur, du nom du pays d'origine et de la complexité technique, les concepteurs de billets de banque ont toute latitude pour faire passer des messages en fonction du choix des thèmes illustrés.

La plupart des gens utilisent les billets sans prêter attention à leur dessin, la taille et la couleur permettant d'en identifier facilement la valeur, même froissé. Le dessin d'un billet peut contenir divers messages en dehors des renseignements pratiques sur sa valeur et sa provenance. Certains de ces messages sont explicites. La présence d'un buste d'Élisabeth Il sur les billets britanniques rappelle sa position en tant que chef de l'État. D'autres, plus subtils, évoquent l'autorité, la prospérité et l'appartenance régionale ou nationale.

 
ÉLÉMENTS DE SÉCURITÉ

Les éléments sécuritaires, destinés à décourager les faussaires, composât une partie essentielle de la conception des billets. Si, en général, ils font intervenir des moyens techniques tels que les filigranes, des méthodes psychologiques sont aussi employées. La première consiste à associer complexité technique et détails, ce afin de rendre le travail des faussaires plus ardu. L'homme d'État américain Benjamin Franklin fit imprimer, au milieu du XVIIIe siècle, une série de billets qu'il avait lui-même conçus et sur lesquelles était dessinée une feuille d'arbre. Il était très difficile, avec les techniques de l'époque, de reproduire précisément ce motif, et les nervures représentaient un défi pour les contrefacteurs.

 
RETENIR L'ATTENTION

La psychologie entre une seconde fois en ligne de compte dans l'aspect sécuritaire, car les images doivent combiner complexité technique et visuels simples pour être aisément reconnaissables par les utilisateurs qui, sinon, seront incapables d'identifier les faux billets. Les coupures doivent comporter des motifs clairs et attrayants pour capter l'attention de l'utilisateur. Dans les années 1830, un graphiste-concepteur autrichien, Franz von Salzmann, proposa que les billets portent des visuels érotiques afin que l'oeil de l'utilisateur soit attiré, lui permettant ainsi de repérer plus vite une éventuelle contrefaçon.

 

FIGURES D'AUTORITÉ

Les représentations de l'autorité sont un élément psychologique capital dans le graphisme des billets. Étant donné que le papier-monnaie a une valeur intrinsèque faible, les utilisateurs doivent faire confiance aux responsables de son émission, d'où le nom de «monnaie fiduciaire ». La valeur d'un billet étant garantie par l'autorité émettrice, on doit pouvoir s'en remettre entièrement à cette dernière.
Les banques nationales choisissent souvent de faire représenter des monarques ou des chefs d'État pour signifier que la monnaie est aussi forte que l'État lui-même. Et les établissements bancaires privés qui ont émis du papier-monnaie ont dû trouver d'autres moyens pour s'imposer. Imprimés en Suède vers 1660, les premiers billets européens arboraient avec une écriture solennelle et ornementée une longue liste de personnes garantissant la valeur de la coupure. Le billet de 10 dalers de 1666 portait huit signatures et dix sceaux. Mais ces symboles d'autorité ne suffirent pas à inspirer au public le respect et la confiance escomptés quand il apparut que la banque ne disposait pas de réserves d'argent nécessaires et qu'elle fit faillite.

 
«TRUCS» DE CONFIANCE

Les billets locaux du XIXe siècle portaient souvent l'effigie des directeurs des banques émettrices. La représentation de personnes à la mine grave et prospère, désignées par les titres de «directeur» ou d'«actionnaire» donnait une impression de fiabilité et d'autorité. Les représentations de l'autorité rendent les utilisateurs plus confiants dans leur monnaie. Le même résultat s'obtient avec des images évoquant la prospérité et la richesse. Du temps où l'on pouvait échanger les billets contre des pièces de métal précieux (qui avaient une valeur intrinsèque, contrairement aux pièces modernes qui, tout comme les billets, n'ont qu'une valeur fiduciaire), les pièces concernées étaient représentées sur ces billets. Cette pratique remonte aux premiers temps du papier-monnaie. Des billets de la Chine médiévale montrent les sapèques contre lesquelles ils pouvaient être échangés. Cette idée fut populaire en Europe au début de la conception des billets.
La prospérité peut aussi s'exprimer de manière symbolique. Les épis de céréale, les arbres en fleur et les femmes à la poitrine découverte sont des symboles courants de fertilité et d'abondance, et donc de la prospérité de l'autorité émettrice. Des billets plus modernes montrent des usines ou des villes prospères, censées transmettre la même idée. Un autre type de message important concerne le sentiment d'appartenance, l'identité culturelle des utilisateurs. De nos jours, les billets sont émis presque exclusivement par des banques nationales et portent donc des caractéristiques du pays émetteur : le portrait d'un souverain, un symbole ou une allégorie.
Marianne, par exemple, est instantanément reconnue par les Français, de même que Britannia l'est par les Britanniques. L'identité culturelle peut aussi s'exprimer dans des scènes particulières, des portraits de personnages historiques ou des oeuvres d'artistes célèbres. Les billets peuvent de même évoquer le caractère national. Le papier-monnaie finlandais émis entre les années vingt et cinquante montre des personnages en pleine santé, dans des scènes pastorales. cependant que des coupures irlandaises récentes jouent sur la popularisation de l'héritage celtique.

 
MESSAGES POLITIQUES

Les billets offrent aussi un support appréciable pour les messages politiques, que les usagers voient et revoient sans cesse. La France ainsi que la Russie ont utilisé des symboles après leur révolution respective, et les billets de l'Italie fasciste évoquent à la fois la république romaine classique et la puissance militaire moderne.
Les billets montrent souvent des images classiques parce qu'elles appartiennent au patrimoine culturel national ou qu'elles contribuent à créer une impression d'autorité bien établie. Certains billets jouent sur la modernité et sur le fait que l'économie nationale est aux mains de personnes dynamiques et tournées vers l'avenir. Parfois, les deux sont combinés. Le billet équatorien de 1000 sucres des années quarante, par exemple, montre un personnage féminin néoclassique tenant un téléphone avec, en arrière-plan, une ville moderne, suggérant ainsi que l'État est à la fois solide et tourné vers l'avenir. Comme pour la plupart des autres messages psychologiques qui se cachent derrière l'iconographie des billets, l'effet recherché est le renforcement de la confiance dans le billet lui-même.

 

 

Bien que certains billets puissent être considérés comme des œuvres d'art, leur conception fait plutôt intervenir des considérations d'ordre pratique. Les graphistes doivent tenir compte des nouvelles techniques d'imprimerie et de la nécessité de contrecarrer les faussaires.

 

Si le graphiste doit faire preuve de qualités artistiques, il n'a pas pour autant carte blanche. La valeur du billet, par exemple, doit être évidente, de même que l'autorité émettrice. Le graphiste doit aussi considérer la menace de la contrefaçon; d'une manière ou d'une autre, le billet doit être difficile à imiter. Pour finir, il doit répondre aux attentes du grand public. Les dessins doivent être dans l'air du temps, être précis et faire l'unanimité.

 

LES DESSINS DES PREMIERS BILLETS

Il n'en a pas toujours été ainsi : il a fallu beaucoup de temps pour que ce que nous identifions aujourd'hui comme du papier-monnaie voie le jour. Les premiers billets du monde occidental avaient des dessins simples. Le célèbre billet blanc de 5 livres, émis par la Banque d'Angleterre, en est un exemple classique. Ce modèle, émis pour la première fois en 1793, resta presque inchangé jusqu'à sa démonétisation, vers la fin des années cinquante. Au moment de sa création, il s'agissait avant tout d'agencer sur le papier les informations relatives à l'autorité émettrice, à la valeur nominale et au numéro de série. Le seul élément artistique était apporté par le sceau de la banque, une Britannia assise regardant un trésor monétaire placé dans le coin supérieur droit. En 1855, la banque demanda à un artiste de l'Académie royale des beaux-arts, Daniel Maclise, de dessiner une nouvelle Britannia - une image qui resta inchangée pendant plus d'un siècle, ce qui, même en plein milieu du XIXe siècle, représente une anomalie. Dans d'autres régions d'Europe, notamment en Allemagne, les autorités émettrices introduisirent pour la première fois deux éléments graphiques - la couleur et la complexité -, afin de contrecarrer les contrefacteurs.

 
ÉCHEC AUX FAUSSAIRES

L'invention de la photographie, dans les années 1830, posa de nouveaux problèmes, puisque les premiers appareils photo suffisaient pour reproduire un billet imprimé à l'encre noire sur papier blanc. L'introduction de la photocopie en couleurs résolut ce problème en donnant au graphiste un nouvel élément mais limité à une seule encre de couleur. Fabriqués aux États-Unis pendant la guerre de Sécession, les billets du Trésor, dont le revers était vert, illustrent parfaitement cette nouvelle technique. Leur couleur leur valut le surnom de green back (dos vert) et ni leur dessin ni leur nom n'ont changé. Bien que l'on dispose aujourd'hui de presses polychromes, le revers du dollar est toujours vert.

 
LA PERCÉE DES TECHNIQUES D'IMPRIMERIE

Des dessins plus complexes devinrent possibles en 1810 lorsqu'un horloger autrichien, Jakob Degen, mit au point la première machine à guillocher. Cette invention ouvrit la voie à la création d'autres instruments de gravure sur presse de motifs très sophistiqués. Il s'ensuivit une explosion d'images monétaires hautement élaborées - des représentations de paysages et des portraits. L'invention d'un tour géométrique, en Suède, élargit encore les possibilités de création de dessins complexes. La machine de Degen rendit la technique de l'impression en creux également accessible aux concepteurs de billets. Cette forme d'imprimerie produit sur le billet un effet de bas-relief, le dessin gravé étant imprimé légèrement en saillie par rapport au niveau du papier. Ce procédé offre non seulement un atout maître dans la lutte contre les faussaires mais permet aussi au graphiste de combiner dans son dessin des éléments en creux et des éléments en relief. Le dernier instrument dans l'arsenal du graphiste - le dessin polychrome formant le motif de fond du billet - a été rendu possible par l'invention de l'offset. Aujourd'hui, l'impression offset assistée par ordinateur donne au graphiste la possibilité de choisir un arrière-plan très coloré.

 
ÉQUIPES MODERNES DE CONCEPTEURS

La conception de billets est désormais réservée à des spécialistes. Les temps où une autorité émettrice pouvait confier le dessin d'un billet à quiconque sont révolus, car inspiration artistique et nécessité de sécurité et de clarté dépassent les compétences d'un artiste non spécialisé. La plupart des banques nationales émettrices ont parmi leur personnel un ou plusieurs graphistes qui se consacrent exclusivement à la conception des billets. Et s'ils gardent le contrôle du dessin dans ses grandes lignes et peuvent se voir confier le dessin des motifs principaux, il est fréquent qu'un groupe d'artistes spécialisés soit chargé d'éléments particuliers du billet. Un spécialiste de la gravure des caractères dessinera les caractères alphanumériques du texte et des valeurs nominales, cependant qu'un graveur se chargera de la partie iconique de la conception. Les graveurs travaillant à la main utilisent encore les outils traditionnels, à savoir le burin (ou guilloche) et la loupe, et peuvent mettre un an pour graver les dessins d'un seul billet. Si la gravure était jadis exécutée de manière mécanique, dans la conception moderne des billets, c'est l'informatique qui assure cette fonction. Le graveur responsable des motifs complexes du billet doit aujourd'hui être un informaticien accompli plutôt qu'un ouvrier adroit.

 
TRADITION ORIENTALE

En Chine, où la tradition du papier-monnaie est beaucoup plus ancienne - et radicalement différente - qu'en Europe, la conception se déroulait autrement. Les premiers billets chinois étaient produits à partir de plaques de cuivre gravées selon la technique de la typographie. Cette méthode donnait un graphisme rudimentaire, en général constitué de texte accompagné de motifs abstraits simples et répétitifs, et ce à partir de la dynastie Jin (1115-1234). Vers la fin du XIXe siècle, la Chine adopta les techniques d'imprimerie et de dessin occidentales. En 1957, Li Genxu inventa le procédé Orloff d'impression polychrome, qui permettait d'imprimer plusieurs couleurs sur le billet en une seule passe. Les graphistes étaient désormais en mesure d'utiliser des diagrammes complexes de couleurs avec des nuances. Chaque ligne pouvait même changer de couleur au fur et à mesure qu'elle traversait le billet. Ce procédé apporta une originalité nouvelle aux billets chinois.

 
CONCEPTION ICONIQUE

L'élément le plus frappant d'un billet est généralement le dessin lui-même, et les graphistes le conçoivent de multiples façons. Dans les monarchies ou les dictatures, les gouvernants s'affichent aussi bien sur les billets que sur les pièces de monnaie, mais les billets permettent un rendu plus élaboré en raison de l'espace et des couleurs disponibles. Un bon exemple est fourni par le monnayage iranien immédiatement avant et après la chute du shah, en 1979. Le portrait de ce dernier fut retiré des billets et de l'émission de 5 000 rials de 1981 pour être remplacé par une procession d'Iraniens portant des drapeaux et proclamant leur allégeance à l'ayatollah Khomeyni. Toutefois, les graphistes doivent être prudents : le monde de la politique est changeant. En conséquence, les figures culturelles ont plus de chances d'être retenues en tant que symboles de l'identité nationale ; les personnages politiques ne sont représentés qu'à condition d'être morts depuis longtemps et au-dessus de tout soupçon. Ainsi Karl Marx fut-il choisi pour orner le billet de 100 marks de l'ex-Allemagne de l'Est, tandis que l'Allemagne de l'Ouest orna son billet de 100 Deutsche Mark avec un portrait du cosmographe Sebastian Münster.

EN BREF

LE TOUR GÉOMÉTRIQUE

En 1829, un employé de la Monnaie de Suède, C.A. Broling, inventa ce qui est connu aujourd'hui sous le nom de tour géométrique. Contrôlée par une série de cames, de contrepoids et d'engrenages, cette machine-outil était capable de graver des dessins géométriques complexes - les guillochures - sur des matrices en acier, lesquelles servaient à fabriquer les plaques d'impression pour le dessin de fond complexe des billets. Plusieurs plaques pouvaient être réalisées avec une même matrice.
La modification de l'emplacement des roues dentées pouvait créer une variété quasi illimitée de motifs trop complexes pour être imités à la main et impossibles à reproduire mécaniquement sans que le fraudeur connût la position exacte des engrenages qui avaient servi à sa création.
Le tour, qui se répandit rapidement en Europe et aux États-Unis, resta le principal outil de reproduction des dessins d'arrière-plan des billets de banque avant d'être supplanté, dans les années quatre-vingt, par une machine à guillocher numérique capable de produire plus rapidement le même genre de motifs.

 

(c) Éditions Atlas -textes et illustrations (sauf billets de banque)



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